La lettre guérinienne

De Maurice de Guérin à Eugénie de Guérin:

 

Paris, 3 mars 1830

 

            Comment répondre à tes charmantes lettres, chère Eugénie ? Ta plume sait donner à tout une tournure aimable et gracieuse et elle embellit si bien ta morale, tes sermons et voire même ce que tu appelles des reproches que j’aime mieux être grondé par toi que complimenté par d’autres. Mais que te dirais-je, moi ? Quand je veux faire une longue lettre il faut que je retombe dans mes lieux communs d’ennui, de dégoût, d’abattement ; hors de là ma pensée est stérile et ma plume attend vainement qu’une idée vienne l’animer. Tu dois être bien rassasiée de ces éternelles lamentations et trouver bien ennuyeux cet ennui dont je t’entretiens toujours. Je ne sais si le peu de temps que nous avons passé ensemble t’a permis de me bien connaître, mais je crains toujours que tu trouves en moi autre chose que ce qu’il y a, que tes yeux de sœur et d’amie ne t’y fasse voir des ressources qui n’y sont pas. Mais aussi bien j’allais commencer une jérémiade et Dieu sait comment elle aurait fini, heureusement que je me suis aperçu assez tôt que je retombais dans moi-même. — Voilà donc l’hiver passé, et certes on peut prendre haleine après l’avoir dit car la traversée a été assez rude et assez longue. Vous avez dû bien souffrir vous autres habitants du midi gâtés par un ciel ordinairement si doux et si pur. Je crains bien que les blés et les vignes n’aient pu résister à ce froid inaccoutumé : dis-moi dans quel état ils se trouvent. Quant à moi quoique l’hiver ait été ici très rigoureux je n’en ai pas souffert ; mon corps s’est toujours très bien porté. Il n’en a pas été de même pour le petit Victor. Il a essuyé un rhumatisme dont heureusement il est presque entièrement délivré car il ne souffre plus que d’un genou ; il est du reste très frais et mange fort bien. Les beaux jours qui sont venus avec le mois de mars achèveront j’espère, sa guérison. Je crains bien que son père n’ait pris une trop chaude alarme malgré tous les ménagements dont j’ai usé pour lui annoncer cette nouvelle : il vient d’écrire à Charles de Rivières après m’avoir écrit à moi-même. Je lui ai répondu sur-le-champ pour lui annoncer la convalescence de son fils, mais je n’aurai pas, sans doute, réussi à le rassurer. Quoi qu’il en soit je n’ai rien à me reprocher ; je lui ai dit la vérité comme je te la dis.

La suite de cette lettre est à lire dans :

Maurice de Guérin, Œuvres complètes, Garnier, 2012, p. 528-529.

 

 

En 2005, les Amis des Guérin ont publié la correspondance entre Eugénie de Guérin et son amie la plus chère, Louise de Bayne. Les lettres d’Eugénie étaient, pour la plupart, déjà connues, mais celles de Louise, à quelques rares exceptions, demeuraient inédites. Cet énorme travail a donné naissance à deux imposants volumes, de quelque 700 pages chacun.

L’édition des lettres est précédée d’une Étude historique et littéraire d’Émile Barthés datée du 23 mars 1924, « jour de la naissance de Louise de Bayne », et dont voici la dernière phrase : « Parmi les épistolières de France, il serait téméraire encore de fixer la place que la postérité assignera à Eugénie de Guérin. Mais il n’est pas douteux qu’on la mettra dans un bon rang, c’est-à-dire dans l’un des premiers. » (p. LXV).

Aujourd’hui, avec le recul du temps, le lecteur est souvent tenté de placer aux côtés d’Eugénie la spirituelle et talentueuse Louise de Bayne.

 

Mademoiselle Louise de Bayne, à Rayssac, par Vabre (Tarn).

 

2 janvier 1833

Comme je me serais étrennée hier matin, ma très chère, si j'avais pu, en me levant sauter à votre cou, vous souhaiter la bonne année, vous dire que je vous aime au commencement et à la fin de tous les ans, de tous les jours, et que je fais pour vous des vœux, des vœux sans fin ! J'aurais été trop contente : quel joli premier de l'an pour moi qui grille de vous voir ! A peine j’eus ouvert les yeux et fait le signe de croix du réveil que votre souvenir vint me trouver sur mon chevet et me dire que, dans ce moment, vous pensiez ainsi à moi, et que, si nous ne pouvions pas nous voir, nos prières et nos vœux se rencontraient dans le chemin du ciel. Aussi, ma chère, j'ai prié pour vous, d’abord en m'éveillant, et puis à la messe, au memento des vivants à cet endroit où Dieu permet à notre pensée et à notre cœur de redescendre un instant sur la terre pour s'y charger des besoins de ceux qu’on aime. Je vous place avec ma famille ; ainsi, j'ai demandé pour vous au bon Dieu tout ce que je souhaite à ceux que j'aime le plus au monde, santé, repos de cœur, de tête et d'esprit, et puis enfin tout ce qu'il vous faut pour votre bonheur et celui de tous les vôtres.

Pour vous, que vous me faites tristement commencer l'année par votre silence ! Pas un mot, pas un signe de vie ! Je commence à craindre que l’hiver n’ait glacé Rayssac ; j'accusais les charbonniers, Gesse, tout, hormis vous, et maintenant je ne sais que croire. Ne vous ai-je pas dit de m'écrire par la poste si vous ne receviez pas bientôt mes paquets ? Il y a déjà un mois de cela et je ne sais encore rien de vous. Je vous en prie, écrivez-moi tout de suite, ôtez-moi ce petit glaçon que votre silence me met sur le cœur. Si c'est paresse qui vous fait taire, surmontez-la ; si c'est oubli..., ne m'oubliez pas, je ne l’ai pas mérité. Peut-être croyez-vous que depuis j'ai reçu vos lettres ; pas une seule, ma chère. Je demande, je fais chercher, personne n'a rien vu. Qui sait en quelles mains tomberont ces chers souvenirs de ma chère Louise ? « Pauvres lettres de Louise, qui sait en quel lieu vous êtes emprisonnées ? Que je regrette de vous voir devenir cornets à poivre ou pâture des rats ! Quel dommage ! Voilà que j'ai perdu tout ce que vous me dites d'aimable. Je ne saurai jamais ce que vous me portiez de la part de son cœur, de ce cœur qui me fait de si jolis envois, qui me dit tant de choses… et qui est muet tout à coup. Venez, charmantes messagères, c'est à présent que j'ai besoin de vous. » Vous le voyez, ma chère, je parle au papier, je veux tout supplier, plume, encrier et ces petits doigts qui font les morts à présent : n'aurez-vous pas pitié de moi ?

 

Sans plaisanter, chère Louise, je suis déjà en peine, êtes-vous au lit ou en voyage ? Je ne crois pas à l'oubli, mais vous pourriez être souffrante. Je pense à vos dents, à vos oreilles qui vous firent tant souffrir, et je suis triste. Vous croire malade et ennuyée comme vous devez l'être de la triste saison d'hiver me donne du chagrin, me tourmente. Si vous tenez à mon repos, écrivez-moi par la poste ; laissons là cette messagerie de poches qui nous aura joué quelque mauvais tour, je le crains. Jusques ici vos lettres arrivaient tard, mais arrivaient toujours. Dites-moi si, depuis que je vous ai répondu par la poste, vous n'avez rien reçu.

Au premier soleil, je me mets en route pour Gaillac, c'est décidé, il faut que j'aille faire la robe de Toulouse ; j'aimerais mieux venir vous faire une embrassade.

Que je suis heureuse, contente, ravie ! Je viens de lire une de vos lettres. Merci, ma chère amie, du plaisir que vous m'avez donné, de votre tendresse et de votre amitié pour moi ! La main me tremble encore de plaisir d'avoir brisé ce cachet, mais ce petit mouvement de joie ne la fait aller que plus vite, je voudrais vous envoyer à la volée toutes les jolies pensées que me donne votre jolie lettre. Je voyais tout en noir, à présent tout couleur de rose. Vous m'avez ressuscitée, ravigotée, vos souvenirs m'ont fait comme le soleil quand on est transi ; je n'en regrette pas moins vos lettres errantes, d'autant qu'elles sont remplies de bien des choses, à ce qu'il paraît. Mais je ne désespère pas de les avoir dès que je pourrai envoyer quelqu'un dans les tiroirs de Gesse, où assurément elles dorment. Maintenant, adressez-vous toujours à Lily, à qui j'enverrai aussi mes paquets, de façon que vos messagers laisseront là les vôtres et prendront les miens : n'envoyez pas ailleurs.

La suite de cette lettre est à lire dans :

Eugénie de Guérin, Louise de Bayne, Correspondance, t. I, p. 396 sqq.

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