La lettre guérinienne

D’Eugénie de Guérin à son frère Maurice

Au Cayla, 27 janvier 1825.

Quoique tes vœux, mon cher M., ne soient pas exprimés en vers, ils sont également bien reçus. Le cœur entend tous les langages, et l'amitié sourit à la prose, tout comme aux vers harmonieux et élégants et aux expressions imitatives qui lui peignent les sentiments qui lui sont adressés. Où as-tu pris des termes si gonflés ? Dis-moi tout simplement : « Je t'aime », et je serai contente. Tous les autres mots ne sont qu'une queue inutile. Ne crois pas, mon cher ami, que je sois de mauvaise humeur; ce n'est pas du tout cela. Mais, comme je suis enfant des champs et de la nature, j'aime à la trouver - partout. Qui, moins que moi, voudrait donner un instant de peine à mon cher Nété dont le bonheur m'est plus cher que le mien ?

Que je suis ravie que tu l'aies trouvé, ce bonheur, à Paris ! et que ta santé (qui me donnait de l'inquiétude à cause du changement de climat) soit fleurie et ton cœur content ! Il paraît que vos promenades sont très agréables; du moins, tu les fais paraître telles par le récit charmant que tu m'en fais. Que tu sais bien sentir les belles choses que tu vois ! Je suis sûre qu'en voyant les invalides, ces colonnes usées de la patrie, ta pensée volait toute entière à ces champs où la mort les a par hasard épargnés. Voilà, mon cher ami, tout ce qui reste de la gloire : des souvenirs et des ruines. Qu'elle est bien plus durable celle qu'on acquiert à l'ombre du sanctuaire, et dans les champs du Seigneur, et encore dans les temples des Muses, quand le poète, à l'exemple [de] David, anime les cordes de sa lyre du souffle de l'esprit de Dieu !

Tu me dis que je t'envoie mes vers. Je le ferai si je trouve quelque commodité, comme je l'ai fait de ceux que tu dois avoir reçus et dont tu ne me parles pas. J'ai, depuis, augmenté mes Œuvres d'une nouvelle idylle et d'un hymne à la Vierge. C'est pour les Jeux Floraux que je travaille ; ma Muse a pris l'essor jusqu'à l'Académie. Nouvel Icare, je crains d'avoir volé trop haut, mais Erembert me donne beaucoup d'espoir. Du reste, fiat voluntas Dei.

Adieu, le papier me manque. J'ai commencé par des reproches, mais pardonne-les-moi, je finis par une embrassade.

Voici l'adresse d'Erembert : rue Boulbonne, n° 37. Pour plus grande sûreté : à l'Université. Fais parvenir tout de suite l'incluse à Victor, après y avoir mis l'adresse.

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