La lettre du mois – n° 23 – Novembre 2015

« C’est une triste chose que le moment où l’on monte en voiture . »

      Maurice avait « passé dedans tout le temps mauvais », celui des journées révolutionnaires de fin juillet ; mais son père l’ayant rappelé, il quitta Paris et fut au Cayla vers le 20 août. Il en repartit le 8 novembre.. Maurice raconte ici brièvement ce long voyage de retour.
    Il  fait part ensuite de son installation chez son oncle et de son intention de se lancer dans le journalisme.

Monsieur de Guérin au Cayla par Gaillac Tarn  1                      

Paris, [lundi,] 15 9bre [1830]

    Je veux vous faire voir, mon cher papa, que je sais quelquefois tenir mes promesses 2 et que ma plume n’est pas aussi paresseuse que par le passé ; depuis dix ans 3 que je suis séparé de vous nous sommes en guerre ouverte à ce sujet ; il est temps de mettre bas les armes et de se soumettre, car, il faut en convenir, le tort était de mon côté. Soit dit pour l’avenir, et faisons en sorte de ne pas nous envoyer des reproches de si loin. Érembert a dû vous raconter ou vous racontera notre voyage jusqu’à Toulouse, ce que nous y avons fait, dit, pensé ; moi, je prends de là ma narration.

    C’est une triste chose que le moment où l’on monte en voiture ; ce dernier serrement de main, ce dernier regard qu’on se jette tandis que les chevaux vous emportent, vont bien avant dans l’âme ! Mais c’est fait, on roule, on roule, il faut dévorer ses regrets. Alors pour se donner quelque distraction, on examine les inconnus que le hasard vous donne pour compagnons de voyage, on cherche à lire dans leurs yeux, dans leur maintien, dans une parole qui leur échappe, quelques traces de leur caractère : on aime à deviner leur condition, leurs bonnes ou mauvaises qualités. Cet examen dure quelques heures qui se passent dans un profond silence. Enfin on hasarde un mot, une question ; là-dessus la conversation s’engage et l’on apprend par là à connaître mieux son monde, à placer son affection ; oui, je dis affection, car il en faut à l’homme : celle-là ne dure que huit jours ; et celles de la vie, combien durent-elles ? Me voilà donc dans la rotonde 4, enfoncé dans mon coin et faisant toutes ces observations ; voici les personnages que le bizarre destin s’était plu à mettre nez-à-nez. A côté de moi j’avais un commis-voyageur, et à coté de cet individu se trouvait un élève de l’école Polytechnique. Vis-à-vis ces deux Messieurs étaient deux Frères de la Doctrine Chrétienne, la tête baissée, disant leur chapelet ; et enfin j’avais devant moi… (oh ! comme le sort m’avait bien partagé !) une vieille bonne femme sèche, ridée, chassieuse, ouvrant deux grands yeux enchâssés dans deux bandes rouges qui leur servaient de paupières. Jugez si j’aimais à regarder devant moi ! j’avais toujours les yeux dehors ou par côté.[…]

    […] À Limoges nous avons couché quelques heures ; cette halte repose beaucoup. Enfin après avoir roulé pendant cinq jours et par monts et par vaux, nous sommes entrés dans Paris à minuit, dans la nuit du samedi au dimanche. J’ai couché dans un hôtel et à mon réveil j’ai couru pour aller embrasser Auguste. Et maintenant me voici installé dans ma nouvelle demeure 5 regrettant le passé, (je ne dis rien du présent) et espérant dans l’avenir. Ainsi sont faits les hommes. Maintenant la grande question : as-tu des répétitions ? Eh bien, franchement non, je n’en ai pas encore ; mais ce n’est plus là-dessus que je veux fonder quelque espoir ; s’il en vient j’en prendrai, mais en attendant j’userai d’une autre industrie. Je vais faire à force des articles de journal, et ce travail sera, je crois, pour moi, plus agréable, plus utile et plus lucratif. L’argent que vous m’avez donné sert à liquider mes dettes, l’inépuisable bonté d’Auguste me fera des avances pour le reste, comme par le passé. Je mange chez lui à 50 fr par mois, c’est un essai que nous ferons pendant un mois. S’il perdait à ce compte (parce que j’y déjeune aussi) je chercherais ailleurs.[…]

                                                                                                                                                                                                                      Maurice

1 – Ces passages sont extraits de la lettre de Maurice de Guérin à son père, publiée intégralement dans le n° 85 de L’Amitié Guérinienne – Avril-juin 1965. Elle est également publiée dans Œuvres complètes, Maurice de Guérin, Classiques Garnier, Édition Marie-Catherine Huet-Brichard, 2012, page 539.
2 – Il avait promis d’écrire au Cayla dès son arrivée à Paris, sans lambinerie.
3 – Il y a huit ans qu’il était entré à l’Esquile de Toulouse, la veille de la fête des Rois, le 5 janvier 1822, à l’âge de douze ans.
4 – Maurice voyageait alors dans cette partie arrière de la diligence, la moins appréciée des voyageurs.
5 – Maurice a quitté ses « petites pénates » de la rue Sainte-Croix d’Antin n° 11 et s’est installé chez Auguste Raynaud, rue Joubert n° 9, deux rues voisines : regretterait-il ses pénates bien à lui ?