La lettre du mois – n° 24 – Décembre 2015

« Que d’événements ont passé sur la scène de ce monde depuis que j’ai quitté le Cayla ! »

De retour à Paris après les événements de juillet 1830, Maurice donne à sa sœur les dernières nouvelles de la capitale.

                                                                                                                                                     Mademoiselle Eugénie de Guérin

                                                                                                                                                                          Au Cayla par Gaillac (Tarn)

                                                                                                                                 Paris, [vendredi] 10 décembre 1830. 1

   Je pense, ma chère Eugénie, que tu es de retour d’Alby et que tu vas m’écrire, si tu ne l’as déjà fait ; pour moi, je prends l’initiative et je commence une lettre qui rivalisera, je crois, de longueur avec les tiennes. Que d’événements ont passé sur la scène de ce monde depuis que j’ai quitté le Cayla !2 C’est que nous allons vite, nous allons vite ! Avant-hier j’apprends la mort du pape 3, hier celle de Benjamin Constant, et aujourd’hui la translation des ministres au Luxembourg et la révolution de Pologne ; mais je ne veux pas commencer par faire de la politique, autrement je t’enverrais un journal. Laissons donc là un moment les affaires de l’État pour nous entretenir des nôtres.

   Que je te parle de quelques visites que je fis en arrivant à Paris. Tu dois savoir que j’étais chargé d’un petit paquet de Mme Lacombe pour remettre à Mme de Lamarlière 4 ; je redoutais beaucoup cette visite : moi timide et gauche, devant une grande comtesse à étiquette, à grandes paroles, ou une vieille toute ridée, toute rechignée, toussant, crachant : que sais-je moi ? Je ne connaissais pas le personnage, et tout ce qu’on dit des vieilles comtesses me revenait à la pensée. Je me résolus cependant à m’acquiatter de la commission. J’entre : une dame en coiffe et jupon noir, portant l’empreinte des années, mais vive et leste, vient au-devant de moi. Je dis mon nom, mon pays, la conversation s’engage, et des paroles, des paroles : c’est incroyable ! des souvenirs de la cour de Louis XVI, du bon vieux temps ! Cette bonne dame est toute entière dans le passé comme tous les vieillards ; nous, jeunes, nous vivons dans l’avenir, mais quel avenir ? Quoi qu’il en soit et après avoir dûment jasé et caqueté, elle me demanda mon adresse et me pria d’aller la voir quelquefois.

Quelques jours après, j’allai voir M. d’Aragon avec Auguste. Nous parlâmes politique ; M. d’Aragon est un de ces hommes de l’ancienne opposition qui auraient voulu que la Révolution s’arrêtât là où ils lui auraient dit de s’arrêter, et qui, se voyant maintenant débordés de toute part, se mordent les pouces, comme on dit. Il nous apprit que beaucoup de personnes de sa connaissance regrettaient le duc de Bordeaux 5, et jusqu’à l’abbé de Pradt lui-même 6. L’expulsion de cet enfant a été en effet la plus grande faute que pussent commettre les libéraux; s’ils l’avaient conservé, maîtres du pouvoir ils auraient imposé toutes leurs volontés au parti vaincu, au nom de la légitimité. Mais ils ont voulu faire table rase : la charte, qu’ils auraient dû laisser intacte, parce que l’épreuve d’une révolution l’aurait singulièrement fortifiée, ils la mutilent, la défigurent; enfin, après quarante ans de révolution, ils nous ramènent à 89, c’est-à-dire que tout est à recommencer, parce que tout est remis en doute. […]

                                                                                                                                                                             Maurice

1 – Ce passage est extrait de la lettre de Maurice de Guérin à sa sœur Eugénie, publiée intégralement dans le n° 94 de L’Amitié Guérinienne – Avril-juin 1968. Elle est également publiée dans Œuvres complètes, Maurice de Guérin, Classiques Garnier, Édition Marie-Catherine Huet-Brichard, 2012, page 542.
2 – « J’ai quitté le Cayla » : arrivé vers le 20 août, il en repartit aux premiers jours de novembre.
3 – « La mort du pape » : Pie VIII régna en 1829-1830; à Paris, on apprit sa mort le 8 décembre 1830.
4 – Mme de Lamarlière, mère de Mme d’Huteau, de Gaillac. (Barthés, Lettres d’Eugénie à Maurice de Guérin, p. 40).
5 – Le duc de Bordeaux, comte de Chambord, plus tard Henri V pour les légitimistes, né en 1820, peu après l’assassinat de son père le duc de Berry par Louvel, mourut en 1883 à Frohsdorf sans avoir régné.
6 – L’abbé de Pradt fut aumônier de Napoléon 1er, évêque de Poitiers, arch de Malines, sous le premier Empire et Louis XVIII ; contraint à démissionner, il se retira chez lui en Auvergne, où il composa plusieurs brochures de tendance libérale.

 

 

La lettre du mois – n° 23 – Novembre 2015

« C’est une triste chose que le moment où l’on monte en voiture . »

      Maurice avait « passé dedans tout le temps mauvais », celui des journées révolutionnaires de fin juillet ; mais son père l’ayant rappelé, il quitta Paris et fut au Cayla vers le 20 août. Il en repartit le 8 novembre.. Maurice raconte ici brièvement ce long voyage de retour.
    Il  fait part ensuite de son installation chez son oncle et de son intention de se lancer dans le journalisme.

Monsieur de Guérin au Cayla par Gaillac Tarn  1                      

Paris, [lundi,] 15 9bre [1830]

    Je veux vous faire voir, mon cher papa, que je sais quelquefois tenir mes promesses 2 et que ma plume n’est pas aussi paresseuse que par le passé ; depuis dix ans 3 que je suis séparé de vous nous sommes en guerre ouverte à ce sujet ; il est temps de mettre bas les armes et de se soumettre, car, il faut en convenir, le tort était de mon côté. Soit dit pour l’avenir, et faisons en sorte de ne pas nous envoyer des reproches de si loin. Érembert a dû vous raconter ou vous racontera notre voyage jusqu’à Toulouse, ce que nous y avons fait, dit, pensé ; moi, je prends de là ma narration.

    C’est une triste chose que le moment où l’on monte en voiture ; ce dernier serrement de main, ce dernier regard qu’on se jette tandis que les chevaux vous emportent, vont bien avant dans l’âme ! Mais c’est fait, on roule, on roule, il faut dévorer ses regrets. Alors pour se donner quelque distraction, on examine les inconnus que le hasard vous donne pour compagnons de voyage, on cherche à lire dans leurs yeux, dans leur maintien, dans une parole qui leur échappe, quelques traces de leur caractère : on aime à deviner leur condition, leurs bonnes ou mauvaises qualités. Cet examen dure quelques heures qui se passent dans un profond silence. Enfin on hasarde un mot, une question ; là-dessus la conversation s’engage et l’on apprend par là à connaître mieux son monde, à placer son affection ; oui, je dis affection, car il en faut à l’homme : celle-là ne dure que huit jours ; et celles de la vie, combien durent-elles ? Me voilà donc dans la rotonde 4, enfoncé dans mon coin et faisant toutes ces observations ; voici les personnages que le bizarre destin s’était plu à mettre nez-à-nez. A côté de moi j’avais un commis-voyageur, et à coté de cet individu se trouvait un élève de l’école Polytechnique. Vis-à-vis ces deux Messieurs étaient deux Frères de la Doctrine Chrétienne, la tête baissée, disant leur chapelet ; et enfin j’avais devant moi… (oh ! comme le sort m’avait bien partagé !) une vieille bonne femme sèche, ridée, chassieuse, ouvrant deux grands yeux enchâssés dans deux bandes rouges qui leur servaient de paupières. Jugez si j’aimais à regarder devant moi ! j’avais toujours les yeux dehors ou par côté.[…]

    […] À Limoges nous avons couché quelques heures ; cette halte repose beaucoup. Enfin après avoir roulé pendant cinq jours et par monts et par vaux, nous sommes entrés dans Paris à minuit, dans la nuit du samedi au dimanche. J’ai couché dans un hôtel et à mon réveil j’ai couru pour aller embrasser Auguste. Et maintenant me voici installé dans ma nouvelle demeure 5 regrettant le passé, (je ne dis rien du présent) et espérant dans l’avenir. Ainsi sont faits les hommes. Maintenant la grande question : as-tu des répétitions ? Eh bien, franchement non, je n’en ai pas encore ; mais ce n’est plus là-dessus que je veux fonder quelque espoir ; s’il en vient j’en prendrai, mais en attendant j’userai d’une autre industrie. Je vais faire à force des articles de journal, et ce travail sera, je crois, pour moi, plus agréable, plus utile et plus lucratif. L’argent que vous m’avez donné sert à liquider mes dettes, l’inépuisable bonté d’Auguste me fera des avances pour le reste, comme par le passé. Je mange chez lui à 50 fr par mois, c’est un essai que nous ferons pendant un mois. S’il perdait à ce compte (parce que j’y déjeune aussi) je chercherais ailleurs.[…]

                                                                                                                                                                                                                      Maurice

1 – Ces passages sont extraits de la lettre de Maurice de Guérin à son père, publiée intégralement dans le n° 85 de L’Amitié Guérinienne – Avril-juin 1965. Elle est également publiée dans Œuvres complètes, Maurice de Guérin, Classiques Garnier, Édition Marie-Catherine Huet-Brichard, 2012, page 539.
2 – Il avait promis d’écrire au Cayla dès son arrivée à Paris, sans lambinerie.
3 – Il y a huit ans qu’il était entré à l’Esquile de Toulouse, la veille de la fête des Rois, le 5 janvier 1822, à l’âge de douze ans.
4 – Maurice voyageait alors dans cette partie arrière de la diligence, la moins appréciée des voyageurs.
5 – Maurice a quitté ses « petites pénates » de la rue Sainte-Croix d’Antin n° 11 et s’est installé chez Auguste Raynaud, rue Joubert n° 9, deux rues voisines : regretterait-il ses pénates bien à lui ?

 

 

La lettre du mois – n° 22 – Octobre 2015

« Vous me demandez ce que je fais. »

    Les deux amies sont séparées, la famille de Bayne s’étant réfugiée à Rayssac à la suite de la révolution de juillet. Eugénie, ne connaît pas encore les monts de Rayssac, elle n’ira  qu’en 1831 pour voir son amie. Louise avait fait de ce village tarnais un tableau bien gris. Eugénie ironise quelque peu à ce propos dans son courrier. 1

                                                                                                                                                    Mademoiselle Louise de Bayne, à Rayssac                                                                                                                                                                                                                   10 octobre1830

    Vous appelez mon silence un sommeil ; mais c’est bien plutôt vous qui dormez, ma chère amie, quand vous pensez que je vous ai oubliée. Quelle mauvaise pensée ! C’est un gros péché mortel que d’accuser ainsi d’indifférence une amie qui vous aime de tout son cœur. C’est bien assez pour moi de vous savoir à cent lieues d’ici, faut-il encore recevoir de vos grondades? Méchante, trois fois méchante ! Suis-je la cause si mes lettres mettent six mois en route? Qui sait même si vous en avez reçu aucune ? […]

[…] Vous me demandez ce que je fais. Ce que je fais ne vaut pas la peine d’être dit. Vous savez aussi bien que moi ce que l’on fait à la campagne. On se lève, on prie Dieu, on déjeune, on travaille, on se promène. Vit-on jamais un temps plus beau que celui que nous avons depuis quinze jours ? L’air en est doux, suave comme celui du printemps. Aussi le respire-t-on à plein gosier tandis qu’on ne prend tout juste chez vous que celui qu’il faut pour vivre. Que faire de vos brumes et de vos brouillards ? Aussi je pense que vous ne respirez que du côté de Gaillac. Vous allez croire que j’en veux à votre Rayssac ; pas du tout, ma chère, prenez-vous-en à vous-même qui m’en avez fait le tableau. Des montagnes, des brouillards, des habitants noirs comme des corbeaux, franchement pour si gentil oiseau c’est bien vilaine cage. Mais, vilaine ou non, je l’aime puisque vous y êtes et je n’en dirai pas de mal. Ce M. Charles d’Aragon est bien méchant de vous chercher querelle là-dessus ; vous avez défendu votre pays : c’est fort bien. Vos montagnes et vos noires forêts doivent se réjouir : montes exultaverunt ut arietes et colles sicut ovium3.Vous entendez bien cette latinade que je me rappelle aujourd’hui parce qu’il est dimanche.

Je viens d’une messe où j’ai eu envie de rire mille fois. Le curé, qui ne se lassait pas de prêcher, mais qui lassait peut-être son auditoire, s’interrompait de temps en temps en s’écriant : Né bési un qué bado, né bési uno qué dort4. Ce n’était pas moi, car j’entendais trop bien le prédicateur pour pouvoir dormir.

À propos de prédicateur, je suis bien aise de savoir nos missionnaires où ils sont. Que de réflexions doit faire M. Guyon sur cette pauvre France, sur ces croix qu’il éleva hier et qu’aujourd’hui le diable renverse 5 ! Mon Dieu, que d’horreurs, que d’abominations ! Qui les pardonnera ? Celui qu’on offense. Mais il faut bien que ce soit le bon Dieu pour nous pardonner.

                                                                                                                                                                                 Eugénie.

1 – Ces passages sont extraits de la longue lettre d’Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, publiée dans la  Correspondance Eugénie de Guérin Louise de Bayne - Tome 1 – Pages 90 à 93.
2 – « Gronderies, réprimandes ». Le mot, emprunté au languedocien, est courant sous la plume d’Eugénie de Guérin.
3 – Psaume CXIII, 4 : « Les montagnes bondissent comme des béliers, les collines comme des agneaux ».
4 – « J’en vois un qui baille, j’en vois un qui dort. »
5 – La révolution de 1830 amena, un peu partout en France, des destructions de croix et des profanations d’Églises. 
La plantation d’une croix avait été faite à Gaillac à l’occasion de la mission prêchée en 1829 par les Pères Jésuites Guyon et Petit. Malgré plusieurs tentatives d’enlèvement, elle a été sauvée de la destruction après la révolution de 1830. Elle a ensuite été installée en 1859 à l’endroit actuel, place de Foirail, maintenant place Jean Moulin.
Pour en savoir plus consulter l’ouvrage d’Alain Soriano, Traditions chrétiennes à Gaillac.

 

 

La lettre du mois – n° 21 – Septembre 2015

           

« Le présent est gros de sottises. »

 À la suite de la  révolution de juillet 1830 M.de Bayne, préfet de Gaillac est révoqué et la famille s’est retirée dans sa propriété de Rayssac dans les montagnes de l’est du Tarn. Eugénie, rassurée sur le sort de Maurice demeuré à Paris, fait part Louise de son inquiétude à la suite des événements récents 1

 

                                                                                                                                                 Mademoiselle Louise de Bayne, à Rayssac

                                                                                                                                                                         11 7bre 1830

    […] Qui sait tout ce que nous allons voir ? Le présent est gros de sottises. Que sera l’avenir ? Mais, comme les anciens chevaliers, fais ce que dois, advienne que pourra. Aimons toujours cette famille qui nous aime tant, aimons toujours notre véritable Roi, ce petit duc de Bordeaux, qui reviendra, je l’espère, un jour. Nous avons porté un de ces jours un toast à sa santé et à son retour. C’est Mme d’Adhémar, sa famille et M. Bories que nous avons à dîner un de ces jours. Mme d’Adhémar vous remercie bien de l’intérêt que vous lui témoignez. Je lui ai lu une partie de votre lettre. La pauvre femme vient de perdre une pension qu’elle avait sur la cassette du Roi. Mais, mon Dieu, qui ne perd pas en perdant le Roi ! Pour mon compte, je ne perds pas moins qu’une autre puisque je vous ai perdue. Mais je ne veux pas vous avoir perdue pour longtemps. Oui, j’espère que M. votre père reviendra bientôt reprendre sa place à Gaillac.

Vous me demandez ce que je fais : je fais à peu près ce que vous faites, je me promène, mais dans des prairies au lieu de grimper sur les montagnes, je soigne de petits canards nouveau-nés. Comme vous, je lis ; comme vous, j’écris. Au fait, cette vie des champs n’est pas du tout mal, surtout quand on trouve partout des vignes sur son passage. Voilà qui vous manque à Rayssac. Mais je sais que vous avez de belles pommes, de belles poires et du beau seigle. Puis, ce qui nous manque, c’est une sœur du curé avec sa bosse sur les épaules. La sœur du nôtre 2 est presque gentille.

Je ne vous parle pas de nouvelles politiques parce que je pense que vous les savez plus tôt que moi. Et puis, que vous dirai-je que l’on ne vous ait dit ? Ainsi je laisse les autres vous parler des affaires du temps, je me contente de vous parler des nôtres.

Mon frère s’est heureusement tiré de Paris sain et sauf. Il a passé dedans tout le temps mauvais, et puis il est parti. Il me charge de vous présenter ses hommages ainsi qu’à toute votre famille, et de vous remercier de la bonté que vous avez eu de demander de ses nouvelles. Il est revenu toujours bon enfant et bon Royaliste. Malheur à lui s’il en était autrement, je crois que je l’aurais pendu au premier chêne que j’aurais vu. Mais, mon Dieu, si on pendait tous ceux qui le méritent, il n’y aurait pas assez de forêts en France […].

                                                                                                                                                                                         Eugénie

1 – Ce passage est extrait de la longue lettre d’Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, publiée dans la  Correspondance Eugénie de Guérin Louise de Bayne - Tome 1 – Pages 85 à 88.
2 – Françoise Limer, religieuse de l’Immaculée-Conception à Castres, habite à Andillac avec son frère Jean-Baptiste-René Limer, curé d’Andillac, le 13 juin 1829.

La lettre du mois – n° 20 – Août 2015

« Pour moi je suis presque folle de voir ces événements »

La révolution de juillet vient de se produire, les Bayne sont réfugiés dans leur propriété de Rayssac et Louise adresse à Eugénie sa première lettre depuis l’événement.

                                                                                                                                                            Mademoiselle Eugénie de Guérin.

                                                                                                                                              À Rayssac le 25 août. (1830) 1

    Ma chère enfant, aimons-nous, c’est la seule jouissance que nous puissions avoir maintenant. Il me semble que je rêve quand je pense à toutes les épouvantables catastrophes qui viennent de se passer ; je me demande quelquefois si par hasard je ne dormirais pas. Mais mon Dieu, je vois bien que je suis éveillée et que tout cela est bien vrai. Voilà la France devenue un enfer, il sort des diables de partout et précisément, ce sont eux qui entourent le trône dans ce moment-ci pour servir le grand diable qui se dit notre roi ! Dieu ! Ma chère, que de choses changées, renouvelées, dérangées, défaites, refaites, remplacées, agrandies, rapetissées, et tout cela, en moins de huit jours. Les verges dont M. Guyon nous parlait viennent de nous châtier bien rudement, mais surtout ce qui me brise le cœur, c’est cette malheureuse famille ! Quitter la France par le caprice de leurs sujets une seconde fois, et ne nous laissant pas l’espoir de revenir. Les Français, après la première scène de l’enfer, en avaient assez, ce me semble, et eux-mêmes avaient l’air d’en être fatigués, au moins en général ; mais on voit bien qu’ils n’ont pas la contrition parfaite. Pour moi, je suis presque folle de voir ces événements. Je ne puis en croire ni mes yeux ni mes oreilles ; toujours cette idée de rêve me poursuit. Les gens dévots et raisonnables se consolent avec la pensée de Dieu, et puis cet autre royaume qui n’est pas de ce monde : mais moi Je ne puis me consoler qu’en disant cent sottises de bien des gens que je pense vraiment. C’est ma seule consolation, car pour la première Je suis trop vive encore pour le monde pour m’en servir. Vous me direz, ma chère Eugénie, que je ne suis guère charitable, mais je vous dirai que la charité, dans cette circonstance, ne me paraît plus une vertu. Enfin, toutes les choses que je vois me rendent honteuse d’être française. À présent, je viens à vous et à Marie : comment vous portez-vous ? « M’aimez-vous ? » Est une question qu’il me tardait de vous faire, car il y a bien des jours que je ne sais si vous existez ; et de votre côté, vous pouvez penser aussi que je suis morte. Me voici à Rayssac, et il y a loin d’ici au Cayla. Charles va cette semaine à Gaillac, et vite Je lui donne une lettre, car si je ne vous l’écrivais pas, vous croiriez peut-être que j’ai changé comme la France, et Dieu sait si je suis capable de vous oublier si vite !

    Nous voici à Rayssac, en prison ; les murailles en sont peu redoutables : ce sont les montagnes derrière, devant, et encore bien noires. Mais cependant je m’y plais, jai mille petites distractions que je n’avais point à Gaillac. Depuis que je suis arrivée, j’ai mis le désordre dans tous les petits ménages des nids des environs ; il n’y a rien de si joli que les petits oiseaux, mais voyez mon malheur, ils meurent presque tous. Ensuite, une ânesse fait une partie de mes plaisirs, seulement je mimpatiente quelquefois : elle ne veut pas me donner même la jouissance d’aller au trot, et la pauvre bête a eu plus d’un coup de gaule et des milliers de pointes d’épingles ; mais c’est comme qui frappe du roc, et elle va toujours son petit bonhomme de chemin.[….]

1 – Ce texte est le début de la longue lettre de Louise de Bayne à Eugénie de Guérin, publiée dans la  Correspondance Eugénie de Guérin Louise de Bayne - Tome 1 – Pages 80 à 85.

 

 

La lettre du mois – n° 19 – Juillet 2015

« Tout est perdu s’il faut en croire les bruits qui circulent ici. »

     Dans sa lettre à Eugénie du 2 mars 1830, Louise déplorait la monotonie de ses journées jusqu’à avouer être «tentée de souhaiter une catastrophe». Elle était loin de se douter que ses vœux seraient exaucés très vite, mais n’imaginait pas que « catastrophe » porterait le nom de « révolution » et changerait à jamais le cours de sa vie.
   Cette révolution sera le moteur d’une correspondance riche et intense entre les deux amies, pour notre plus grand plaisir.
   Maurice est à Paris depuis le mois d’octobre 1829. Eugénie s’inquiète, elle n’a aucune nouvelle de lui après les « Trois glorieuses » de juillet 1830.

                                                                                                                                                                               Mademoiselle Louise de Bayne, à Gaillac.
                                                                                                                                                                                       4 août 1830
   Enfin, ma chère Louise, je sais que vous êtes encore de ce monde puisque vous m’avez donné signe de vie. Je vous remercie mille fois de vous souvenir toujours de moi. Mais c’est bien réciproque. Si vous pensez à moi dès l’angélus du matin, je pense aussi à vous aux trois angélus. Comment vous trouvez-vous de vos courses ? Bien, apparemment, puisque vous allez les recommencer ! Je pense que vous allez chercher le frais dans les bois de Rayssac 1. Nous étouffons ici en plein air. Gaillac doit être un four. Aussi ne lui faites-vous pas de jolis compliments en le revoyant ; il vous échappe de l’appeler prison. Prison, soit, je voudrais bien la partager quelques fois avec vous, ma chère prisonnière. Si vous n’avez pas trouvé d’amies dans vos courses, vous en auriez une dans votre prison. Mais n’est-ce pas là un petit compliment qui part du bout des lèvres seulement ? Puis-je croire que tant de jolis minois, tant d’aimables personnes de la cour d’Albi qui ont passé sous vos yeux n’aient laissé une place dans votre cœur ? Oui, je le crois, puisque vous me le dites et cela me fait autant de plaisir que la prise d’Alger 2.
   Mais, mon Dieu, comme cette joie a été de courte durée ! Tout est perdu s’il faut en croire les bruits qui circulent ici. Papa vient exprès à Gaillac pour voir si vous en savez plus que nous. On nous a dit que le Roi avait abdiqué et qu’il avait quitté Paris. Les Suisses ont été tous massacrés, les rues étaient jonchées de morts. Le préfet de Bordeaux aurait été noyé. Encore ce matin un roulier qui venait de Toulouse a dit en passant à Cahuzac que le peuple de Toulouse avait massacré une vingtaine de prêtres. Vous pensez bien quelle foi on peut ajouter à de pareils bruits, mais cela ne reste pas que d’être très alarmant 3. Tout le monde se mêle de politique, il ne vient pas chez nous le moindre rustre qui ne s’avise de parler de Charte, de députés, etc… Le fait est que les nouvelles de Paris n’arrivent pas. Ce n’est pas le cas de dire : point de nouvelles, bonnes nouvelles. Nous sommes sur un volcan. Qui sait si Dieu n’est pas las de la France ? Elle est si coupable, si corrompue ! Oui, on ne peut espérer qu’en tremblant. Nous sommes ici dans la plus grande ignorance. .
   Savez-vous quelque chose de plus que nous ? Je l’espère. J’attends bien impatiemment l’arrivée de papa. Mandez-moi aussi de vos nouvelles et tout ce que vous savez. Je ne veux pas cependant vous déranger, mais un petit mot seulement si vous ne pouvez pas davantage. Comme tous les salons doivent retentir ! Quel bruit ; Quel tumulte partout, excepté ici ! Autant voudrait être en Cochinchine. Tous les libéraux doivent maintenant porter la tête aux nues. On nous a dit de plus que M. Decazes 4 avait donné sa démission. Je ne le crois pas. Il n’aura pas besoin de la donner si les choses vont de ce train 4.
   Oui, j’aime beaucoup ce qu’a dit Mme de Saint-Aulaire 5 sur le jeune Bourmont 6. Pauvre jeune homme ! Qui ne l’a regretté ! S’il était devenu le fils de toutes les mères, il était aussi le frère de toutes les sœurs. Je ne suis pas sans quelque inquiétude au sujet de Maurice. Nous lui avons écrit de venir. Mais qui sait si quelqu’un pourra sortir de cette Sodome ? Maudit Paris, je le déteste, c’est là d’où vient le mal, c’est la tête de l’hydre. Quelque autre Hercule ne pourra-t-il pas naître pour la couper ! Vous me trouvez peut-être bien effrayée, ma chère, mais qui ne le serait pas quand [on] n’entend que de sinistres nouvelles ! Parmi mes frayeurs, je pense à vous. Si vous aviez peur à Gaillac, venez ici ; nous avons une niche qui a servi pendant le Révolution. Je vous cacherai là-dedans et je serai votre geôlier ou plutôt votre compagne. Mais espérons que, quand vous viendrez chez nous, ce ne sera pas pour vous mettre en prison.
   J’aime toujours les bêtes, mais je n’en ai maintenant que des plus bêtes. Si vous vouliez peupler votre volière de dindons, j’en aurais à vous offrir, mais vous ne les aimez qu’à la broche. Je n’ai plus aucune jolie bête, la mort m’a tout ravi. J’avais un petit chardonneret qui parlait aussi bien que vous presque ; il était charmant, une souris me l’a tué. Voudriez-vous une tourterelle ? J’en ai deux qui m’ont fait des œufs pour tout un carême, mais rien que des œufs. Si vous voulez bien, j’en enverrai une pondre chez vous.
   Adieu, ma chère, je ne suis pas de belle humeur comme lorsque je reçois de vos lettres. Votre petite passe de dévotion vous aura reprise dans Saint-Michel 7 comme c’était dans Sainte-Cécile. Il est vrai que, s’il vous faut des images, votre dévotion dans Saint-Michel vous viendra bien du ciel seulement. C’est là la bonne aussi, c’est celle qu’on ne laisse pas dans le bénitier en sortant. Mais le père pacifique 8 aura mis ordre à tout cela. J’allai avant-hier trouver le mien, il faut bien penser à la fête de la Vierge qui est là. Espérons que la Mère de Dieu se souviendra que la France fut mise sous sa protection. Prions, prions, comme disait M. Guyon.
On vient d’entendre deux coups de canon du côté d’Albi ; qui sait ce que c’est ! Est-ce un triomphe, est-ce une défaite ?…. Adieu, ma bien aimable et ma bien chère, Marie vous dit qu’elle vous aime. Moi je ne le dis pas, vous le savez assez. J’embrasse vos sœurs comme je vous embrasse, c’est-à-dire bien tendrement.
   Les mauvaises nouvelles vont toujours croissant. Papa vient d’apprendre à Cahuzac des catastrophes épouvantables. Le duc d’Orléans régent, beaucoup de sang répandu, le drapeau tricolore arboré. Mon Dieu, mon Dieu, qu’adviendra-t-il de tout ceci ? Qu’il me tarde de savoir quelque chose de Maurice !…. Adieu ! Adieu ! 9.

 

1 – Louise de Bayne avait l’habitude d’aller avec ses sœurs passer le gros de l’été sous les ombrages de Rayssac. Comme pendant les années précédentes, son projet était de partir après la première quinzaine du mois d’août.
2 – Alger s’était rendue à discrétion le 5 juillet, à midi, et, à deux heures, le pavillon français avait flotté sur le palais du dey.
3 – La plupart de ces détails sont inexacts. Ce sont des exagérations de la première heure. Cependant, il reste vrai qu’à Toulouse des troubles sérieux éclatèrent le 2 août à la nouvelle de la déchéance de Charles X. Les ennemis du régime tombé s’empressèrent d’arracher les fleurs de lys et promenèrent dans la ville le drapeau tricolore au chant de la Marseillaise. Mais, grâce aux mesures prises par la municipalité, des désordres graves purent être évités. À Bordeaux, ce fut plus sérieux. Une partie de la population se souleva, envahit l’hôtel de la préfecture et M. de Curzay, préfet, tomba entre les mains des insurgés, qui le maltraitèrent.
4 – Joseph-Léonard Decazes, préfet du Tarn depuis le 19 juillet 1820 ; disgracié en juillet 1830, il fut remplacé par M. Saladin le 28 août suivant.
5 – Mère de M. Decazes, femme du ministre.
6 – Amédée de Bourmont, second fils du maréchal vainqueur d’Alger. Blessé au combat du 3 juin , à la tête d’une compagnie de grenadiers, en escaladant le mur d’un jardin occupé par l’infanterie turque, il ne tarda pas à mourir de ses blessures.
7 –  Saint-Michel de Gaillac ne possède ni fresque ni peintures comparables à celles de Sainte-Cécile d’Albi.
-  Père pacifique : très joli nom sous lequel Louise désigne son confesseur et son directeur. Eugénie appelle très fréquemment le sien : pacificateur.
9 – Ces dernières lignes sont tracées dans une écriture fiévreuse. On sent qu’Eugénie est sous le coup d’une forte émotion qui se remarque d’ailleurs dans le cri qui termine la lettre et où l’âme de la sœur apparaît tout entière.