La lettre du mois – n° 22 – Octobre 2015

« Vous me demandez ce que je fais. »

    Les deux amies sont séparées, la famille de Bayne s’étant réfugiée à Rayssac à la suite de la révolution de juillet. Eugénie, ne connaît pas encore les monts de Rayssac, elle n’ira  qu’en 1831 pour voir son amie. Louise avait fait de ce village tarnais un tableau bien gris. Eugénie ironise quelque peu à ce propos dans son courrier. 1

                                                                                                                                                    Mademoiselle Louise de Bayne, à Rayssac                                                                                                                                                                                                                   10 octobre1830

    Vous appelez mon silence un sommeil ; mais c’est bien plutôt vous qui dormez, ma chère amie, quand vous pensez que je vous ai oubliée. Quelle mauvaise pensée ! C’est un gros péché mortel que d’accuser ainsi d’indifférence une amie qui vous aime de tout son cœur. C’est bien assez pour moi de vous savoir à cent lieues d’ici, faut-il encore recevoir de vos grondades? Méchante, trois fois méchante ! Suis-je la cause si mes lettres mettent six mois en route? Qui sait même si vous en avez reçu aucune ? […]

[…] Vous me demandez ce que je fais. Ce que je fais ne vaut pas la peine d’être dit. Vous savez aussi bien que moi ce que l’on fait à la campagne. On se lève, on prie Dieu, on déjeune, on travaille, on se promène. Vit-on jamais un temps plus beau que celui que nous avons depuis quinze jours ? L’air en est doux, suave comme celui du printemps. Aussi le respire-t-on à plein gosier tandis qu’on ne prend tout juste chez vous que celui qu’il faut pour vivre. Que faire de vos brumes et de vos brouillards ? Aussi je pense que vous ne respirez que du côté de Gaillac. Vous allez croire que j’en veux à votre Rayssac ; pas du tout, ma chère, prenez-vous-en à vous-même qui m’en avez fait le tableau. Des montagnes, des brouillards, des habitants noirs comme des corbeaux, franchement pour si gentil oiseau c’est bien vilaine cage. Mais, vilaine ou non, je l’aime puisque vous y êtes et je n’en dirai pas de mal. Ce M. Charles d’Aragon est bien méchant de vous chercher querelle là-dessus ; vous avez défendu votre pays : c’est fort bien. Vos montagnes et vos noires forêts doivent se réjouir : montes exultaverunt ut arietes et colles sicut ovium3.Vous entendez bien cette latinade que je me rappelle aujourd’hui parce qu’il est dimanche.

Je viens d’une messe où j’ai eu envie de rire mille fois. Le curé, qui ne se lassait pas de prêcher, mais qui lassait peut-être son auditoire, s’interrompait de temps en temps en s’écriant : Né bési un qué bado, né bési uno qué dort4. Ce n’était pas moi, car j’entendais trop bien le prédicateur pour pouvoir dormir.

À propos de prédicateur, je suis bien aise de savoir nos missionnaires où ils sont. Que de réflexions doit faire M. Guyon sur cette pauvre France, sur ces croix qu’il éleva hier et qu’aujourd’hui le diable renverse 5 ! Mon Dieu, que d’horreurs, que d’abominations ! Qui les pardonnera ? Celui qu’on offense. Mais il faut bien que ce soit le bon Dieu pour nous pardonner.

                                                                                                                                                                                 Eugénie.

1 – Ces passages sont extraits de la longue lettre d’Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, publiée dans la  Correspondance Eugénie de Guérin Louise de Bayne - Tome 1 – Pages 90 à 93.
2 – « Gronderies, réprimandes ». Le mot, emprunté au languedocien, est courant sous la plume d’Eugénie de Guérin.
3 – Psaume CXIII, 4 : « Les montagnes bondissent comme des béliers, les collines comme des agneaux ».
4 – « J’en vois un qui baille, j’en vois un qui dort. »
5 – La révolution de 1830 amena, un peu partout en France, des destructions de croix et des profanations d’Églises. 
La plantation d’une croix avait été faite à Gaillac à l’occasion de la mission prêchée en 1829 par les Pères Jésuites Guyon et Petit. Malgré plusieurs tentatives d’enlèvement, elle a été sauvée de la destruction après la révolution de 1830. Elle a ensuite été installée en 1859 à l’endroit actuel, place de Foirail, maintenant place Jean Moulin.
Pour en savoir plus consulter l’ouvrage d’Alain Soriano, Traditions chrétiennes à Gaillac.

 

 

La lettre du mois – n° 21 – Septembre 2015

           

« Le présent est gros de sottises. »

 À la suite de la  révolution de juillet 1830 M.de Bayne, préfet de Gaillac est révoqué et la famille s’est retirée dans sa propriété de Rayssac dans les montagnes de l’est du Tarn. Eugénie, rassurée sur le sort de Maurice demeuré à Paris, fait part Louise de son inquiétude à la suite des événements récents 1

 

                                                                                                                                                 Mademoiselle Louise de Bayne, à Rayssac

                                                                                                                                                                         11 7bre 1830

    […] Qui sait tout ce que nous allons voir ? Le présent est gros de sottises. Que sera l’avenir ? Mais, comme les anciens chevaliers, fais ce que dois, advienne que pourra. Aimons toujours cette famille qui nous aime tant, aimons toujours notre véritable Roi, ce petit duc de Bordeaux, qui reviendra, je l’espère, un jour. Nous avons porté un de ces jours un toast à sa santé et à son retour. C’est Mme d’Adhémar, sa famille et M. Bories que nous avons à dîner un de ces jours. Mme d’Adhémar vous remercie bien de l’intérêt que vous lui témoignez. Je lui ai lu une partie de votre lettre. La pauvre femme vient de perdre une pension qu’elle avait sur la cassette du Roi. Mais, mon Dieu, qui ne perd pas en perdant le Roi ! Pour mon compte, je ne perds pas moins qu’une autre puisque je vous ai perdue. Mais je ne veux pas vous avoir perdue pour longtemps. Oui, j’espère que M. votre père reviendra bientôt reprendre sa place à Gaillac.

Vous me demandez ce que je fais : je fais à peu près ce que vous faites, je me promène, mais dans des prairies au lieu de grimper sur les montagnes, je soigne de petits canards nouveau-nés. Comme vous, je lis ; comme vous, j’écris. Au fait, cette vie des champs n’est pas du tout mal, surtout quand on trouve partout des vignes sur son passage. Voilà qui vous manque à Rayssac. Mais je sais que vous avez de belles pommes, de belles poires et du beau seigle. Puis, ce qui nous manque, c’est une sœur du curé avec sa bosse sur les épaules. La sœur du nôtre 2 est presque gentille.

Je ne vous parle pas de nouvelles politiques parce que je pense que vous les savez plus tôt que moi. Et puis, que vous dirai-je que l’on ne vous ait dit ? Ainsi je laisse les autres vous parler des affaires du temps, je me contente de vous parler des nôtres.

Mon frère s’est heureusement tiré de Paris sain et sauf. Il a passé dedans tout le temps mauvais, et puis il est parti. Il me charge de vous présenter ses hommages ainsi qu’à toute votre famille, et de vous remercier de la bonté que vous avez eu de demander de ses nouvelles. Il est revenu toujours bon enfant et bon Royaliste. Malheur à lui s’il en était autrement, je crois que je l’aurais pendu au premier chêne que j’aurais vu. Mais, mon Dieu, si on pendait tous ceux qui le méritent, il n’y aurait pas assez de forêts en France […].

                                                                                                                                                                                         Eugénie

1 – Ce passage est extrait de la longue lettre d’Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, publiée dans la  Correspondance Eugénie de Guérin Louise de Bayne - Tome 1 – Pages 85 à 88.
2 – Françoise Limer, religieuse de l’Immaculée-Conception à Castres, habite à Andillac avec son frère Jean-Baptiste-René Limer, curé d’Andillac, le 13 juin 1829.

La lettre du mois – n° 20 – Août 2015

« Pour moi je suis presque folle de voir ces événements »

La révolution de juillet vient de se produire, les Bayne sont réfugiés dans leur propriété de Rayssac et Louise adresse à Eugénie sa première lettre depuis l’événement.

                                                                                                                                                            Mademoiselle Eugénie de Guérin.

                                                                                                                                              À Rayssac le 25 août. (1830) 1

    Ma chère enfant, aimons-nous, c’est la seule jouissance que nous puissions avoir maintenant. Il me semble que je rêve quand je pense à toutes les épouvantables catastrophes qui viennent de se passer ; je me demande quelquefois si par hasard je ne dormirais pas. Mais mon Dieu, je vois bien que je suis éveillée et que tout cela est bien vrai. Voilà la France devenue un enfer, il sort des diables de partout et précisément, ce sont eux qui entourent le trône dans ce moment-ci pour servir le grand diable qui se dit notre roi ! Dieu ! Ma chère, que de choses changées, renouvelées, dérangées, défaites, refaites, remplacées, agrandies, rapetissées, et tout cela, en moins de huit jours. Les verges dont M. Guyon nous parlait viennent de nous châtier bien rudement, mais surtout ce qui me brise le cœur, c’est cette malheureuse famille ! Quitter la France par le caprice de leurs sujets une seconde fois, et ne nous laissant pas l’espoir de revenir. Les Français, après la première scène de l’enfer, en avaient assez, ce me semble, et eux-mêmes avaient l’air d’en être fatigués, au moins en général ; mais on voit bien qu’ils n’ont pas la contrition parfaite. Pour moi, je suis presque folle de voir ces événements. Je ne puis en croire ni mes yeux ni mes oreilles ; toujours cette idée de rêve me poursuit. Les gens dévots et raisonnables se consolent avec la pensée de Dieu, et puis cet autre royaume qui n’est pas de ce monde : mais moi Je ne puis me consoler qu’en disant cent sottises de bien des gens que je pense vraiment. C’est ma seule consolation, car pour la première Je suis trop vive encore pour le monde pour m’en servir. Vous me direz, ma chère Eugénie, que je ne suis guère charitable, mais je vous dirai que la charité, dans cette circonstance, ne me paraît plus une vertu. Enfin, toutes les choses que je vois me rendent honteuse d’être française. À présent, je viens à vous et à Marie : comment vous portez-vous ? « M’aimez-vous ? » Est une question qu’il me tardait de vous faire, car il y a bien des jours que je ne sais si vous existez ; et de votre côté, vous pouvez penser aussi que je suis morte. Me voici à Rayssac, et il y a loin d’ici au Cayla. Charles va cette semaine à Gaillac, et vite Je lui donne une lettre, car si je ne vous l’écrivais pas, vous croiriez peut-être que j’ai changé comme la France, et Dieu sait si je suis capable de vous oublier si vite !

    Nous voici à Rayssac, en prison ; les murailles en sont peu redoutables : ce sont les montagnes derrière, devant, et encore bien noires. Mais cependant je m’y plais, jai mille petites distractions que je n’avais point à Gaillac. Depuis que je suis arrivée, j’ai mis le désordre dans tous les petits ménages des nids des environs ; il n’y a rien de si joli que les petits oiseaux, mais voyez mon malheur, ils meurent presque tous. Ensuite, une ânesse fait une partie de mes plaisirs, seulement je mimpatiente quelquefois : elle ne veut pas me donner même la jouissance d’aller au trot, et la pauvre bête a eu plus d’un coup de gaule et des milliers de pointes d’épingles ; mais c’est comme qui frappe du roc, et elle va toujours son petit bonhomme de chemin.[….]

1 – Ce texte est le début de la longue lettre de Louise de Bayne à Eugénie de Guérin, publiée dans la  Correspondance Eugénie de Guérin Louise de Bayne - Tome 1 – Pages 80 à 85.

 

 

La lettre du mois – n° 19 – Juillet 2015

« Tout est perdu s’il faut en croire les bruits qui circulent ici. »

     Dans sa lettre à Eugénie du 2 mars 1830, Louise déplorait la monotonie de ses journées jusqu’à avouer être «tentée de souhaiter une catastrophe». Elle était loin de se douter que ses vœux seraient exaucés très vite, mais n’imaginait pas que « catastrophe » porterait le nom de « révolution » et changerait à jamais le cours de sa vie.
   Cette révolution sera le moteur d’une correspondance riche et intense entre les deux amies, pour notre plus grand plaisir.
   Maurice est à Paris depuis le mois d’octobre 1829. Eugénie s’inquiète, elle n’a aucune nouvelle de lui après les « Trois glorieuses » de juillet 1830.

                                                                                                                                                                               Mademoiselle Louise de Bayne, à Gaillac.
                                                                                                                                                                                       4 août 1830
   Enfin, ma chère Louise, je sais que vous êtes encore de ce monde puisque vous m’avez donné signe de vie. Je vous remercie mille fois de vous souvenir toujours de moi. Mais c’est bien réciproque. Si vous pensez à moi dès l’angélus du matin, je pense aussi à vous aux trois angélus. Comment vous trouvez-vous de vos courses ? Bien, apparemment, puisque vous allez les recommencer ! Je pense que vous allez chercher le frais dans les bois de Rayssac 1. Nous étouffons ici en plein air. Gaillac doit être un four. Aussi ne lui faites-vous pas de jolis compliments en le revoyant ; il vous échappe de l’appeler prison. Prison, soit, je voudrais bien la partager quelques fois avec vous, ma chère prisonnière. Si vous n’avez pas trouvé d’amies dans vos courses, vous en auriez une dans votre prison. Mais n’est-ce pas là un petit compliment qui part du bout des lèvres seulement ? Puis-je croire que tant de jolis minois, tant d’aimables personnes de la cour d’Albi qui ont passé sous vos yeux n’aient laissé une place dans votre cœur ? Oui, je le crois, puisque vous me le dites et cela me fait autant de plaisir que la prise d’Alger 2.
   Mais, mon Dieu, comme cette joie a été de courte durée ! Tout est perdu s’il faut en croire les bruits qui circulent ici. Papa vient exprès à Gaillac pour voir si vous en savez plus que nous. On nous a dit que le Roi avait abdiqué et qu’il avait quitté Paris. Les Suisses ont été tous massacrés, les rues étaient jonchées de morts. Le préfet de Bordeaux aurait été noyé. Encore ce matin un roulier qui venait de Toulouse a dit en passant à Cahuzac que le peuple de Toulouse avait massacré une vingtaine de prêtres. Vous pensez bien quelle foi on peut ajouter à de pareils bruits, mais cela ne reste pas que d’être très alarmant 3. Tout le monde se mêle de politique, il ne vient pas chez nous le moindre rustre qui ne s’avise de parler de Charte, de députés, etc… Le fait est que les nouvelles de Paris n’arrivent pas. Ce n’est pas le cas de dire : point de nouvelles, bonnes nouvelles. Nous sommes sur un volcan. Qui sait si Dieu n’est pas las de la France ? Elle est si coupable, si corrompue ! Oui, on ne peut espérer qu’en tremblant. Nous sommes ici dans la plus grande ignorance. .
   Savez-vous quelque chose de plus que nous ? Je l’espère. J’attends bien impatiemment l’arrivée de papa. Mandez-moi aussi de vos nouvelles et tout ce que vous savez. Je ne veux pas cependant vous déranger, mais un petit mot seulement si vous ne pouvez pas davantage. Comme tous les salons doivent retentir ! Quel bruit ; Quel tumulte partout, excepté ici ! Autant voudrait être en Cochinchine. Tous les libéraux doivent maintenant porter la tête aux nues. On nous a dit de plus que M. Decazes 4 avait donné sa démission. Je ne le crois pas. Il n’aura pas besoin de la donner si les choses vont de ce train 4.
   Oui, j’aime beaucoup ce qu’a dit Mme de Saint-Aulaire 5 sur le jeune Bourmont 6. Pauvre jeune homme ! Qui ne l’a regretté ! S’il était devenu le fils de toutes les mères, il était aussi le frère de toutes les sœurs. Je ne suis pas sans quelque inquiétude au sujet de Maurice. Nous lui avons écrit de venir. Mais qui sait si quelqu’un pourra sortir de cette Sodome ? Maudit Paris, je le déteste, c’est là d’où vient le mal, c’est la tête de l’hydre. Quelque autre Hercule ne pourra-t-il pas naître pour la couper ! Vous me trouvez peut-être bien effrayée, ma chère, mais qui ne le serait pas quand [on] n’entend que de sinistres nouvelles ! Parmi mes frayeurs, je pense à vous. Si vous aviez peur à Gaillac, venez ici ; nous avons une niche qui a servi pendant le Révolution. Je vous cacherai là-dedans et je serai votre geôlier ou plutôt votre compagne. Mais espérons que, quand vous viendrez chez nous, ce ne sera pas pour vous mettre en prison.
   J’aime toujours les bêtes, mais je n’en ai maintenant que des plus bêtes. Si vous vouliez peupler votre volière de dindons, j’en aurais à vous offrir, mais vous ne les aimez qu’à la broche. Je n’ai plus aucune jolie bête, la mort m’a tout ravi. J’avais un petit chardonneret qui parlait aussi bien que vous presque ; il était charmant, une souris me l’a tué. Voudriez-vous une tourterelle ? J’en ai deux qui m’ont fait des œufs pour tout un carême, mais rien que des œufs. Si vous voulez bien, j’en enverrai une pondre chez vous.
   Adieu, ma chère, je ne suis pas de belle humeur comme lorsque je reçois de vos lettres. Votre petite passe de dévotion vous aura reprise dans Saint-Michel 7 comme c’était dans Sainte-Cécile. Il est vrai que, s’il vous faut des images, votre dévotion dans Saint-Michel vous viendra bien du ciel seulement. C’est là la bonne aussi, c’est celle qu’on ne laisse pas dans le bénitier en sortant. Mais le père pacifique 8 aura mis ordre à tout cela. J’allai avant-hier trouver le mien, il faut bien penser à la fête de la Vierge qui est là. Espérons que la Mère de Dieu se souviendra que la France fut mise sous sa protection. Prions, prions, comme disait M. Guyon.
On vient d’entendre deux coups de canon du côté d’Albi ; qui sait ce que c’est ! Est-ce un triomphe, est-ce une défaite ?…. Adieu, ma bien aimable et ma bien chère, Marie vous dit qu’elle vous aime. Moi je ne le dis pas, vous le savez assez. J’embrasse vos sœurs comme je vous embrasse, c’est-à-dire bien tendrement.
   Les mauvaises nouvelles vont toujours croissant. Papa vient d’apprendre à Cahuzac des catastrophes épouvantables. Le duc d’Orléans régent, beaucoup de sang répandu, le drapeau tricolore arboré. Mon Dieu, mon Dieu, qu’adviendra-t-il de tout ceci ? Qu’il me tarde de savoir quelque chose de Maurice !…. Adieu ! Adieu ! 9.

 

1 – Louise de Bayne avait l’habitude d’aller avec ses sœurs passer le gros de l’été sous les ombrages de Rayssac. Comme pendant les années précédentes, son projet était de partir après la première quinzaine du mois d’août.
2 – Alger s’était rendue à discrétion le 5 juillet, à midi, et, à deux heures, le pavillon français avait flotté sur le palais du dey.
3 – La plupart de ces détails sont inexacts. Ce sont des exagérations de la première heure. Cependant, il reste vrai qu’à Toulouse des troubles sérieux éclatèrent le 2 août à la nouvelle de la déchéance de Charles X. Les ennemis du régime tombé s’empressèrent d’arracher les fleurs de lys et promenèrent dans la ville le drapeau tricolore au chant de la Marseillaise. Mais, grâce aux mesures prises par la municipalité, des désordres graves purent être évités. À Bordeaux, ce fut plus sérieux. Une partie de la population se souleva, envahit l’hôtel de la préfecture et M. de Curzay, préfet, tomba entre les mains des insurgés, qui le maltraitèrent.
4 – Joseph-Léonard Decazes, préfet du Tarn depuis le 19 juillet 1820 ; disgracié en juillet 1830, il fut remplacé par M. Saladin le 28 août suivant.
5 – Mère de M. Decazes, femme du ministre.
6 – Amédée de Bourmont, second fils du maréchal vainqueur d’Alger. Blessé au combat du 3 juin , à la tête d’une compagnie de grenadiers, en escaladant le mur d’un jardin occupé par l’infanterie turque, il ne tarda pas à mourir de ses blessures.
7 –  Saint-Michel de Gaillac ne possède ni fresque ni peintures comparables à celles de Sainte-Cécile d’Albi.
-  Père pacifique : très joli nom sous lequel Louise désigne son confesseur et son directeur. Eugénie appelle très fréquemment le sien : pacificateur.
9 – Ces dernières lignes sont tracées dans une écriture fiévreuse. On sent qu’Eugénie est sous le coup d’une forte émotion qui se remarque d’ailleurs dans le cri qui termine la lettre et où l’âme de la sœur apparaît tout entière.

 

 

 

 

Maison des illustres

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En 2012, le château-musée du Cayla s’est vu attribuer le label « Maison des Illustres ».

Le dévoilement de la plaque
« Maison des Illustres » apposée sur le mur du château

a eu lieu le samedi 20 octobre 2012

ALLOCUTION d’ALAIN SORIANO,

président de l’Etablissement public du musée Maurice et Eugénie de Guérin

C’est à la fois un plaisir et un honneur d’accueillir en ma qualité de président de l’Etablissement public du musée Maurice et Eugénie de Guérin les personnalités qui ont bien voulu honorer de leur présence cette manifestation du dévoilement de la plaque de la Maison des Illustres, label décerné par le ministère de la Culture et de la Communication que je remercie pour cette reconnaissance, ainsi que la DRAC qui a soutenu le dossier :
Madame la préfète
Monsieur le président du Conseil général
Monsieur le directeur régional des Affaires culturelles
Mesdames et messieurs les élus
Avant de livrer cette plaque à la lumière, il est juste et pertinent de rappeler le rôle de ceux qui ont voulu que la maison natale d’Eugénie et de Maurice de Guérin devienne un musée, aujourd’hui Maison des Illustres, consacré à leur mémoire et ont oeuvré en ce sens.
Le 12 septembre 1937, lors de la cérémonie inaugurale du musée Maurice et Eugénie de Guérin, monsieur Amédée Ducombeau, préfet du Tarn de l’époque, prenait la parole après Jean Calvet, conservateur du musée. Il saluait d’abord les personnalités, tout particulièrement François Mauriac, brossait un portrait de Maurice et Eugénie et poursuivait en ces termes: « Mon rôle en ce jour, à moins d’empiètements aventureux, ne peut être avant tout qu’officiel. Je suis venu apporter à cette cérémonie inaugurale la consécration solennelle du Département. A ce titre j’ai l’obligation agréable de dégager le mérite revenant à monsieur le conseiller général Calvet ; c’est lui qui a pris l’initiative au sein de l’Assemblée départementale, de la réalisation que nous célébrons aujourd’hui. Son enthousiasme guérinien, on peut même dire sa foi guérinienne, ont voulu en effet que le domaine du Cayla soit consacré au souvenir de ses poètes préférés. Conservateur éclairé et le plus zélé du musée maintenant institué, il a eu le souci d’assurer la sauvegarde de ce qu’il considère avec tant de ferveur littéraire et de patriotisme local comme un patrimoine moral digne de pérennité. Le Conseil général à qui j’adresse aussi mes louanges, a su en l’espèce concilier sagement cette création avec les possibilités financières du Département ».
Monsieur Ducombeau rendait justice à Jean Calvet et soulignait le rôle essentiel tenu par le maire de Gaillac et conseiller général pour convaincre le Département d’acheter le domaine du Cayla aux héritiers des Guérin, afin d’y établir un musée à la gloire de Maurice et d’Eugénie. Mais la route avait été longue et parfois périlleuse ; une obstination sans faiblesse avait été nécessaire. On peut en juger. Le 28 octobre 1931, le Conseil général avait décidé à l’unanimité le principe de l’acquisition du Cayla pour y fonder un musée guérinien. Mais c’est seulement cinq ans plus tard, le 29 novembre 1936, que le Conseil général votait l’achat du Cayla et ouvrait les crédits nécessaires. L’acte d’acquisition était passé le 23 janvier 1937, le 27 mai le Département en prenait possession. Aussitôt, le préfet en fixait les statuts. Les collections seront réunies dans le château du Cayla dont les aménagements et les dispositions devront être conservés ou,
s’il y a lieu, restaurés, ainsi que le site qui entoure le château : bois, prés, garenne, chemins, constructions diverses, de manière à sauvegarder les lieux sur lesquels ont vécu et médité ces illustres écrivains.
La gestion du musée relèvera de l’administration préfectorale et, pour aider cette administration en attendant que le musée soit investi de la personnalité civile, comme l’a demandé le Conseil général, il est créé une commission administrative qui doit proposer au préfet, sur présentation du conservateur, toute mesure relative à l’administration des biens qui en forment la dotation.
Par décret du 21 avril 1939, journal officiel du 27 avril, le musée est investi de la personnalité civile. Le Conseil d’Administration conserve la même composition mais quatre autres membres, choisis pour leur compétence dans le Département, sont désignés par les précédents. Xavier Bonnery est élu président, Marcel Marchandeau vice-président, Jean Calvet le conservateur, secrétaire. Le président sera l’ordonnateur des dépenses et le percepteur de Castelnau de Montmiral l’agent comptable. Cette présidence du Conseil d’Administration a été assurée de 1952 à 1964 par Marcel Marchandeau, de 1965 à 1976 par Henri Yrissou, et depuis j’assume cette fonction.
En 1992, le Département et la volonté de son président Thierry Carcenac décident de donner au musée la dimension qui lui revient. C’est la raison pour laquelle une convention de gestion est passée entre l’Etablissement public et le Conseil général, le 15 décembre 1992.
Actuellement le Conseil d’Administration comprend treize membres : quatre conseillers généraux, deux membres de droit (maire d’Andillac et conservateur), un représentant de la DRAC, six personnalités reconnues pour leurs compétences culturelles.
A l’évidence, c’est grâce à la clairvoyance d’une poignée d’élus et de fonctionnaires cultivés, au dévouement des administrateurs bénévoles, à la compétence d’universitaires français et étrangers qui ont révélé la qualité de l’oeuvre guérinienne, à l’admiration inconditionnelle des Amis des Guérin, au dévouement du personnel, que nous avons le plaisir de nous retrouver pour cette manifestation officielle. Tous ont droit à notre reconnaissance et à nos remerciements.
Ce bref rappel historique montre bien que le musée a su s’adapter, pour mieux s’épanouir, aux évolutions administratives et aux sensibilités modernes, sans rien renier de son caractère littéraire. Eugénie et Maurice sont toujours chez eux, et leur présence complice nous accompagne. Aujourd’hui le musée rejoint la centaine de Maisons qui ont déjà obtenu le label Maison des Illustres. Qui peut lui contester cette nouvelle distinction ? Il répond parfaitement aux critères requis en la matière. Les personnalités authentiques et reconnues du monde littéraire, Maurice et Eugénie,
comment les séparer, font partie de ces écrivains du XIXe siècle qui sont toujours objet d’étude non seulement en France mais aussi à l’étranger, et sollicitent le simple lecteur comme le spécialiste. Le musée n’est pas replié sur lui-même. Les expositions annuelles aiment croiser littérature et peinture, et savent s’ouvrir à l’art contemporain. Il accueille de plus en plus souvent, grâce aux nouveaux aménagements, de nombreux scolaires qui viennent s’immerger dans un univers différent dans une interactivité enrichissante. A cela s’ajoute la beauté et la quiétude d’un site qui a peu d’équivalents. Une antique gentilhommière de pierre blanche, assise sur un tertre, rafraîchie à ses pieds par les ruisseaux du Sant Hussou et des Sept Fonts, qui observe l’infini de l’horizon de bois, de garennes et de silence.
Ce label est pour Maurice et sa soeur une nouvelle consécration.
Maurice de Guérin, météore de 29 années, a traversé le ciel littéraire de son temps presque ignoré. Mais deux poèmes en prose, fulgurants, Le Centaure et La Bacchante, l’inscrivent au Panthéon des créateurs du poème en prose. Une langue musicale et fluide qui ressuscite les mythes antiques, révèle sa personnalité complexe toujours en quête d’infini. Le Cahier Vert, journal intime, a servi de laboratoire à ces chefs-d’oeuvre. Miroir impitoyable, Le Cahier Vert renvoie à Maurice, torturé par le mal du siècle, une image douloureuse que l’introspection rigoureuse traque sans cesse. Nulle complaisance. Maurice, parfois de manière redondante, va jusqu’au bout de lui-même dans une auto-flagellation qui doit lui permettre de dépasser ses limites, de reprendrela main, de ne plus « échapper à soi-même », de pouvoir jeter l’ancre dans l’univers d’une poésie ineffable sans laquelle il n’a pas, il n’a plus de raison de vivre. Mais pour cela il lui a fallu affronter la tempête. Il s’est accroché désespérément à la barre alors que, miné par la maladie, ses forces déclinent et parfois l’abandonnent.
A côté de Maurice et non dans son ombre, sa soeur Eugénie veille sur lui. Son Journal, qualifié de « plus beau livre du monde » par Lamartine, a connu un succès foudroyant dès sa parution. Avec des accents souvent virgiliens, il tisse des liens avec le frère absent mais reste irremplaçable pour nous plonger dans l’accomplissement de l’existence quotidienne d’une famille aristocratique et légitimiste de Province au XIXe siècle.
Ainsi le label Maison des Illustres renforce avec bonheur celui de Musée de France, et s’ajoute à la reconnaissance de Maison d’écrivains, ostal d’escrivan, car l’Occitan, juste retour aux sources, y trouve toute sa place. Ce haut lieu guérinien se vit, s’apprivoise plus qu’il ne se visite. Il faut le découvrir, le redécouvrir, le charme opère en toutes saisons, aussi bien dans l’éclat du printemps que sous le chant estival des cigales, aussi bien dans la nostalgie de l’automne qu’à travers le scintillement hivernal de la gelée d’argent. Alors on se surprend à dire comme Maurice dans le prélude du Cahier Vert : « J’ai remis le pied partout où je l’avais posé… aujourd’hui je l’y ai appuyé fortement, j’ai
insisté sur mes traces primitives, j’ai recommencé mon pèlerinage avec dévotion, avec le
recueillement des souvenirs… ».